Syndicat Nouveau ! par Matthieu Frécon

Les distillateurs ne comptent pas parmi les icônes historiques des revendications sociales. Pourtant, les bouilleurs de cru sont connus pour leur esprit quelque peu Pieds Nickelés et depuis que la distillation des spiritueux est contrôlée par l’administration, la guerre est ouverte (avec une nette accalmie depuis quelques années heureusement).

Des syndicats de distillateurs (distillateurs d’alcools ici) existent déjà, il y en a des deux sortes. Il y a les syndicats de bouilleurs de cru qui sont des associations qui regroupent des bouilleurs de crus (des amateurs donc) autour d’un alambic commun (communal souvent). Ces syndicats sont fédérés par la FNSRPE (Fédération Nationale des Syndicats des Récoltants familiaux de fruits et Producteurs d’Eau de vie naturelle pour être précis) qui se préoccupe beaucoup d’intervenir pour que la loi s’adapte à la situation actuelle et préserve le patrimoine national en matière de distillation amateure – avec une très belle réussite avec la nouvelle loi sur les bouilleurs de crus de 2003 (je présente ça de façon un peu réductrice pour faire simple). Il y a encore un syndicat de défense des bouilleurs ambulants (des professionnels donc) qui se préoccupe des intérêts des bouilleurs ambulants, qui sont les distillateurs prestataires au service des bouilleurs de cru (les récoltants donc). Ces derniers sont des représentants de la distillation rurale du XX° siècle avec toute la beauté nostalgique que cela peut évoquer.

Au milieu de tout ça, il y a les douaniers, les politiques… en marge, il y a les distilleries artisanales ou industrielles, les lobbies &c… Depuis une dizaine d’années, il y a un petit retour aux valeurs naturelles et artisanales qui vient sans doutes d’un petit ras-le-bol de la désertification rurale, de l’industrie agro-alimentaire et de la grande distribution et une nouvelle génération de bouilleurs ont remis en route les foyers des vieux alambics…

Ces « jeunes » bouilleurs ne sont pas souvent issues de traditions familiales et ne distillent pas forcément que d’une façon traditionnelle mais ont une culture plus moderne, avec de bonnes connaissances des spiritueux dans le monde (et tous font ou veulent faire du gin… mais ça passera…).

C’est parmi cette nouvelle génération de jeunes distillateurs que le besoin s’est fait sentir de se fédérer pour protéger les pratiques nouvelles devant une administration des douanes qui ne demande qu’à s’adapter (oui, je suis optimiste, mais pas tout à fait sans raisons !) et devant une réglementation européenne qui ignore tout de la distillation artisanale.

C’est pour cela que s’est formé ce syndicat de défense des distillateurs artisanaux (Association Alambic – Syndicat des Distillateurs Indépendants pour être complet, AASDI pour les intimes).

Il a d’abord été organisé par des nouveaux venus dans le monde de l’alambic, certains n’ont pas encore leur atelier, d’autres ont quelques années d’expérience… je crois être le doyen du groupe (mais j’espère que d’autres plus anciens nous rejoindrons bientôt !). Avec elle, les pratiques ont gardées le savoir-faire traditionnel avec l’ouverture d’esprit et la culture dont la nouvelle génération a le secret. Le point qui nous rassemble est envie de travailler de manière indépendante (indépendante du business mondial des alcools, indépendante du modèle social capitaliste classique basé sur le profit au détriment du plaisir que l’on trouve dans le travail que l’on aime &c…) et de produire des spiritueux de belle classe à petite échelle, souvent assez locale.

Une pluralité de centre d’intérêts les échanges de procédés, d’infos, de réseaux, de matériels &c… sont largement pratiqués naturellement par les membres du syndicat. Ce sera plus facile au sein du groupe.

La transmission des connaissances est importante, j’enseigne moi-même régulièrement la distillation dans le cadre de la distillerie de l’atelier du Bouilleur ou d’autres depuis des années. Les nouveaux venus trouvent toujours les portes ouvertes des futurs alcoollègues pour découvrir in vivo le métier.

L’écologie fait partie des principes de vie, le type de production en dépend. Le mouvement « Gnôle Naturelle » né de façon autonome au sein d’un groupe de distillateurs du Syndicat en témoigne. Personnellement, je me réjouis de ce regroupement. Je me réjouis de voir les vieux alambics sauvés de la destruction administrative (et illégale), de goûter les vieilles recettes de spiritueux, et les nouvelles… Je me réjouis encore plus de voir que l’alcool ne sera peut-être plus considéré comme un poison, ou un mal nécessaire (dans les liqueurs ou les remèdes par exemple où il est toujours négligé ou méprisé) mais comme un support de vie (la vie dans l’eau-de-vie) qui favorise l’ivresse de qualité. Je me réjouis aussi de voir les rencontres plus fréquentes entre les distillateurs de spiritueux et les distillateurs de plantes (aromathérapie ou parfumerie), et in fine, de participer à la reconnaissance thérapeutique des spiritueux, et de rapprocher les distillateurs et les alchimistes ou les spagyristes. Et je me sens à l’aise dans ce groupe pour proposer mes recherches, partager mes questions…

Un dernier point important pour moi que je souhaite voir vivre dans ce syndicat est le rapprochement entre les artisans et les amateurs (bouilleurs de cru). En effet, la gnôle, la Goutte, le Schnaps… n’est pas un produit, c’est un esprit de la vie rurale. L’aura qui entoure la bouteille de prune du bouilleur de cru de la campagne n’est pas un produit artisanal, non, définitivement non. C’est l’âme de la campagne… Et cet esprit, c’est aux paysans qui récoltent leurs fruits, qui remplissent leurs tonneaux et qui offrent leurs bouteilles aux citadins en quête de vie saine (bien que ce ne soit pas la goutte du bouilleur de cru qui soit forcément un gage de bien saine aujourd’hui, c’est un beau paradoxe…).

En résumé, si l’eau-de-vie de la petite distillerie du coin est si précieuse, si emblématique de la vie locale, c’est grâce à la tradition de la distillation rurale et amateure. J’ai à cœur que nous lui rendions hommage et que nous la soutenions dans les difficultés de la vie mondialisée d’aujourd’hui.

Pour conclure, je me réjouis de voir naitre ce syndicat de jeunes distillateurs qui ambitionnent de partager leur plaisir à distiller leurs esprits, qui ambitionnent de faire reconnaitre leur droit à travailler selon leur souhaits dans une Europe déculturée et vendue aux puissants groupes financiers, qui ambitionnent d’ouvrir le dialogue avec l’administration des douanes qui a été si longtemps hostile à une pratique emblématique de la vie rurale, donc nécessaire. J’espère que les autres mouvements de soutiens des utilisateurs d’alambics (FNSRPE et Syndicat des Bouilleurs Ambulants notamment) vont se rapprocher et travailler avec nous, chacun à sa manière.

J’espère que vous, lecteurs de passage peut-être ? trouverez espoir et ressources pour alimenter le feu de votre alambic…

Longue santé à l’Association Alambic !

PS : Dans le respect de l’aspect « indépendant » du syndicat, dois-je préciser que ces réflexions sur le monde de la distillation et sur le syndicat sont les miennes, que je les partages ici sans engager les collègues dans mes voies ! Chacun peut ici s’exprimer librement.

Matthieu FRECON

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